Le ticket d'entrée du luxe tient dans un tube de rouge à lèvres
BEAUTÉ
L'Édito Magazine
Quand le sac devient inaccessible, le rouge à lèvres hérite du blason et des rêves du luxe.
Sur l'eau, un pot doré flotte, pris dans une cage de métal taillée comme un diamant. Des gouttes perlent sur le couvercle, des pétales de rose dérivent autour, et la lumière, dorée elle aussi, donne à l'objet des allures de bijou plus que de soin. Ce pot, signé Darphin, « Crème Sculptante Légère », coûte largement moins qu'un sac à main siglé. Et c'est là, dans cet écart de prix devenu gouffre, que se joue en ce moment l'un des glissements les plus intéressants de la consommation de luxe.
Les sacs ont flambé. Les accessoires en cuir, les souliers, les montres d'entrée de gamme des grandes Maisons ont suivi la même courbe, portée par des augmentations tarifaires répétées depuis plusieurs années. Pour une partie de la clientèle, le ticket d'entrée dans l'univers d'une Maison n'est plus un porte-monnaie ou une paire de mocassins. Il devient un rouge à lèvres Louis Vuitton, une crème Lancôme, un objet dont le prix tient encore dans un budget raisonnable mais dont le logo, l'écrin, le geste d'achat racontent exactement la même histoire que le sac à cinq chiffres. On n'achète pas une couleur. On achète une appartenance, miniaturisée.
Ce n'est pas tout à fait nouveau, les Maisons l'ont toujours su, mais le phénomène change d'échelle au moment où le luxe traditionnel se referme sur une clientèle plus restreinte. Le beauty devient alors la porte dérobée, celle qu'on pousse quand la porte principale s'est trop renchérie. Un tube de rouge à lèvres se glisse dans une poche, se pose sur une étagère de salle de bain, se montre sur une story Instagram avec la même fierté qu'un sac neuf. Il porte le même blason, la même police de caractères, parfois le même savoir-faire d'atelier revendiqué dans la communication. Et il offre, pour une fraction du prix, la sensation tactile du luxe : le poids du boîtier métallique, le clic du fermoir, la texture d'une formule pensée comme un soin de spa plutôt qu'un produit de grande distribution.
Les Maisons de beauté le savent et affinent leurs gammes d'entrée en conséquence. Les crèmes comme celle de Lancôme jouent sur une promesse d'efficacité dermatologique haut de gamme à un prix qui reste, lui, du côté du raisonnable. Les laboratoires français, en particulier, cultivent cette zone intermédiaire où le packaging et la formule racontent une histoire d'excellence sans jamais basculer dans l'inaccessible. C'est un exercice d'équilibriste : rester désirable sans devenir hors de portée, continuer de faire rêver sans fermer la porte.
Reste à savoir combien de temps ce refuge tiendra. Si la demande continue de se déplacer vers ces petits luxes du quotidien, rien n'empêche les prix de suivre la même pente que les sacs, lentement, produit après produit, jusqu'à ce que le rouge à lèvres devienne lui aussi un objet de collection raisonné plutôt qu'un geste impulsif en caisse. Pour l'instant, il reste ce petit pot doré posé sur l'eau, entre deux pétales, qui promet beaucoup pour pas grand-chose. Le luxe a toujours su se rendre désirable à toutes les échelles. Il vient peut-être, cette fois, de trouver la plus intime.
Photo : DR