La maison anglaise retrouve son sens de l'humour
LIFESTYLE
L'Édito Magazine
Kevin McCloud, témoin de 27 ans de Grand Designs, détecte un nouveau goût anglais pour l'audace architecturale.
Une veste en jean patinée, des baskets jaune moutarde, une rambarde de verre qui découpe le ciel gris anglais en rectangles nets. Kevin McCloud pose devant une maison contemporaine comme il en a visité des centaines, appuyé sur cette balustrade transparente avec l'aisance de quelqu'un qui a fait de l'architecture résidentielle son terrain de jeu depuis près de trente ans. Le sourire est discret, presque complice, celui d'un homme qui sait quelque chose que le public ne sait pas encore tout à fait.
Ce quelque chose, c'est un basculement de goût. Depuis vingt-sept ans, McCloud présente Grand Designs, l'émission culte qui suit des particuliers britanniques dans la construction de leur maison, souvent au bord de la ruine financière et nerveuse, parfois jusqu'à l'épuisement. Pendant longtemps, le programme a documenté un certain conservatisme esthétique anglais : briques, symétrie, toits à deux pans, prudence formelle. Interrogé à l'occasion de cet anniversaire par Dezeen, le présentateur observe aujourd'hui autre chose. Les maisons qu'on lui montre deviennent plus ludiques. Plus audacieuses dans leurs formes, plus libres dans leurs couleurs, moins obsédées par l'idée de bien faire selon les codes hérités.
Ce diagnostic n'est pas anodin venant de lui. McCloud n'est pas un critique de passage, il a regardé l'Angleterre se construire maison après maison pendant presque trois décennies, assez longtemps pour distinguer une mode passagère d'un mouvement de fond. Ce qu'il décrit ressemble à une forme de permission que les Britanniques se seraient enfin accordée : celle de ne plus seulement bâtir pour durer et pour se fondre dans le paysage, mais pour exprimer quelque chose de plus personnel, de plus joueur, presque irrévérencieux face à des décennies de retenue architecturale.
La tendance mérite d'être prise au sérieux parce qu'elle vient d'un homme qui n'a aucun intérêt à l'inventer. Grand Designs n'est pas un magazine de tendances, c'est un format documentaire qui enregistre, projet après projet, les envies réelles d'une population de propriétaires. Si le fil conducteur de ces récits individuels converge aujourd'hui vers plus de fantaisie, alors il s'agit moins d'un effet de mode que d'un déplacement du désir domestique lui-même. La maison n'est plus seulement un refuge à l'abri du regard, elle devient un objet qu'on assume de rendre visible, singulier, parfois un peu facétieux.
Pour le secteur du design et de l'architecture résidentielle, l'indication vaut d'être notée. Les tendances britanniques, en matière d'habitat comme en matière de mode, ont l'habitude de voyager vers le continent avec quelques années de décalage. Ce que McCloud observe depuis son promontoire télévisuel pourrait bien préfigurer un relâchement plus général du goût domestique européen, fatigué des intérieurs minimalistes interchangeables et des façades sages qui ne disent plus rien de personne.
Reste une question que l'émission elle-même, année après année, continue de poser sans jamais vraiment y répondre : jusqu'où peut-on jouer avec les formes d'une maison avant qu'elle cesse d'être un abri pour devenir un manifeste ? McCloud, en vingt-sept ans, n'a pas tranché. Il a seulement appris à aimer regarder les Anglais essayer.
Photo : Alan Villegas / Unsplash