La couleur qui pousse sur la soie
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L'Édito Magazine
Il n'y a ni cuve, ni pigment en poudre, ni bain chimique.
Il n'y a ni cuve, ni pigment en poudre, ni bain chimique. Sur un métier à tricoter en trois dimensions, une pièce de soie attend, presque nue, qu'on la vaporise. Ce qui s'y dépose n'est pas une teinture au sens où la mode l'entend depuis des siècles, mais une culture bactérienne vivante, capable de faire naître, à même la fibre, des nuances d'indigo et de rose qu'aucune main n'a mélangées.
C'est le procédé que développe Neri Oxman, architecte et designer connue pour son travail à la frontière du vivant et du matériau, et révélé début novembre par Dezeen. L'idée tient en une phrase, mais elle déplace quelque chose de profond dans la manière dont on pourrait, demain, produire du textile : laisser une bactérie faire le travail du pigment, directement sur la soie tricotée en 3D, plutôt que d'imprimer la couleur depuis l'extérieur.
On connaît Oxman pour ses recherches sur la biologie synthétique appliquée au design, ses objets nés de processus organiques plutôt que de dessins figés à l'avance. Ici, le geste reste le même dans son principe : la forme n'est pas imposée à la matière, elle est obtenue en accompagnant un processus naturel jusqu'à son terme. La bactérie, une fois vaporisée sur la soie, entre en réaction avec la fibre et génère ses propres pigments. Le résultat porte les irrégularités d'un phénomène vivant, ces variations de teinte qu'aucune cuve industrielle ne saurait reproduire à l'identique deux fois.
Le choix du tricotage en trois dimensions n'est pas anodin. Il permet de façonner la pièce sans découpe ni chute, la structure textile se construisant directement dans sa forme finale, maille par maille. On obtient ainsi un vêtement pensé de bout en bout comme un organisme : une architecture tricotée qui accueille ensuite, comme une peau accueille une pigmentation, la couleur qui vient la révéler.
Rien, dans les informations communiquées, n'indique une date de commercialisation ni une collection prête à être montrée. Le procédé en est au stade de la recherche, celui où une idée se confirme avant de chercher sa forme industrielle. C'est ce qui en fait un objet d'attention pour qui observe où va la mode plutôt que ce qu'elle produit déjà : un signal, pas encore un vêtement.
La question que pose ce travail dépasse la seule esthétique du vêtement obtenu. Elle touche à ce que la mode accepte, ou non, de perdre en contrôle. Teindre une étoffe avec une bactérie, c'est renoncer à la reproductibilité parfaite, à la nuance identique d'une pièce à l'autre, pour gagner autre chose : une couleur qui a une histoire biologique, une naissance propre à chaque exemplaire. De quoi inquiéter les chaînes de production calibrées au millimètre, et de quoi fasciner tous ceux qui cherchent, dans le luxe, une forme nouvelle de rareté.
On ne sait pas encore sous quelle forme ce procédé quittera le laboratoire, ni quelle Maison, la première, osera confier sa palette à un organisme vivant plutôt qu'à un nuancier. Mais l'indigo qui apparaît lentement sur la soie, sans qu'aucune main ne l'y ait déposé, a déjà quelque chose d'un présage.
Photo : OXMAN (studio de Neri Oxman)