Au musée Bourdelle, le vêtement devient autoportrait
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L'Édito Magazine
Une blouse d'atelier maculée, un gant de cuir usé jusqu'à la corne, un chapeau cabossé qui a dû voir plus de champs que…
Une blouse d'atelier maculée, un gant de cuir usé jusqu'à la corne, un chapeau cabossé qui a dû voir plus de champs que de salons. Ce sont ces objets, modestes en apparence, que le musée Bourdelle choisit de mettre en lumière avec « L'Etoffe de l'artiste », une exposition qui s'intéresse à ce que portaient Rosa Bonheur, Gustav Klimt ou Edgar Degas quand ils n'étaient plus en représentation, quand il ne restait que le travail, la toile et le corps qui s'en approche.
L'idée paraît simple, presque évidente une fois énoncée : le vêtement d'un artiste dit souvent autant de choses que son œuvre. Rosa Bonheur portait des vêtements d'homme, pantalon et veste cintrée, dans une époque qui exigeait de ses femmes qu'elles se tiennent à distance du monde animal et agricole qu'elle peignait sans relâche. Elle avait obtenu une autorisation préfectorale pour porter ce costume dans la rue, un détail qui, à lui seul, transforme une blouse en manifeste. Klimt, de son côté, avait abandonné le costume occidental au profit d'une longue robe d'atelier, sorte de caftan qui lui laissait les bras libres et le geste ample. Degas, enfin, préférait une rigueur presque bourgeoise, costume sombre et chapeau, comme pour mieux disparaître dans la foule qu'il observait.
Le musée Bourdelle, avec ses verrières et ses ateliers d'origine encore debout, offre un écrin qui n'a rien d'arbitraire : le lieu lui même fut un espace de travail, de poussière de plâtre et de vêtements abîmés par la matière. L'exposition s'y déploie comme un prolongement naturel de ses murs, mêlant pièces textiles, photographies d'époque et œuvres peintes où le vêtement apparaît en creux, parfois à peine esquissé, parfois central. On y comprend que le costume d'atelier n'était jamais un simple détail pratique : il protégeait, certes, mais il affirmait aussi une posture, une revendication, une manière d'habiter le monde avant même de le peindre.
Ce croisement entre mode et art n'a rien d'un gadget curatorial. Il rappelle que les artistes du dix-neuvième et du début du vingtième siècle pensaient leur apparence avec la même exigence que leur palette, que le choix d'un tissu pouvait être aussi politique que celui d'une couleur. La blouse de Bonheur, exposée presque brute, sans vitrine triomphante, raconte une émancipation que des décennies de discours sur la mode n'ont pas toujours su formuler aussi clairement.
On ressort de ces salles avec une idée simple en tête : le vêtement d'artiste n'a jamais été un costume de scène, mais une seconde peau de travail, pensée pour durer, pour encaisser les éclaboussures et les heures debout devant la toile. Il reste, dans les plis de ces étoffes fatiguées, quelque chose de plus intime que n'importe quel autoportrait peint.
Photo : Anders Zorn / Wikimedia Commons (domaine public)