À Boutary, le dîner se joue en plusieurs actes
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L'Édito Magazine
Une nappe blanche, des verres encore vides qui attendent leur vin, une horloge discrètement glissée sur le menu comme…
Une nappe blanche, des verres encore vides qui attendent leur vin, une horloge discrètement glissée sur le menu comme un indice avant l'heure. Au Comptoir Boutary, les lumières baissent un peu plus que d'habitude, un acteur traverse la salle entre deux tables, et le service qui s'annonce n'a soudain plus grand chose d'un dîner ordinaire.
Tempus Gusti, c'est le nom donné à ce spectacle-dîner signé Charles de Saint Vincent, pensé et joué en anglais, où le théâtre s'invite littéralement à table. L'idée tient en une phrase, et pourtant elle déplace tout : faire coexister, dans un même repas, la narration scénique et la gastronomie, autour d'un fil conducteur qui emprunte au voyage dans le temps. On ne vient pas simplement dîner chez Boutary ce soir là. On vient suivre une histoire qui se construit plat après plat, où chaque service marque une étape du récit, chaque changement de lumière un basculement d'époque.
Le principe n'est pas nouveau dans l'absolu, le théâtre immersif a ses adeptes depuis des années, la gastronomie narrative aussi. Ce qui l'est davantage, c'est la manière dont Paris s'empare du format pour en faire quelque chose de moins touristique, de plus écrit : des comédiens qui jouent un texte construit comme une pièce à actes, une temporalité qui se déplace d'un siècle à l'autre pendant que la cuisine suit, elle aussi, ce mouvement. Le spectateur devient convive, le convive devient parfois, l'espace d'une réplique, partie prenante de la scène. La frontière entre salle et plateau, déjà fine dans toute expérience de théâtre immersif, se dissout presque entièrement quand elle se joue autour d'une table dressée.
Ce qui distingue Tempus Gusti d'un simple dîner à thème, c'est bien cette ambition hybride assumée jusqu'au bout : pas un décor posé en fond de salle pour faire joli, mais une écriture dramaturgique pensée pour épouser le rythme d'un repas, ses silences, ses respirations entre deux plats. Le format reste rare à Paris, et c'est bien là que se niche l'intérêt du dispositif : capter un concept avant qu'il ne se banalise, avant que chaque restaurant un peu ambitieux ne tente sa propre version d'un dîner spectacle. Charles de Saint Vincent signe ici une proposition qui emprunte autant au théâtre de répertoire qu'à l'art du service, et qui parie sur l'anglais pour toucher une clientèle internationale, celle qui cherche à Paris une expérience qu'elle ne pourrait vivre nulle part ailleurs de la même façon.
Au fond, Tempus Gusti pose une question simple en apparence : et si le dernier luxe, à table, n'était plus seulement l'assiette, mais le temps lui même, suspendu, redistribué, rejoué. On sort de table sans trop savoir si l'on a dîné ou assisté à une représentation, et c'est dans cette hésitation même que loge tout le charme du soir.
Photo : Tempus Gusti par Boutary