Norman Foster dessine l'heure comme une façade
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L'Édito Magazine
Posée à plat sur une table métallique, la montre ressemble presque à une maquette d'architecte.
Posée à plat sur une table métallique, la montre ressemble presque à une maquette d'architecte. Un boîtier sable, mat, aux lignes continues qui se prolongent sans rupture dans le bracelet en caoutchouc de la même teinte. Une lunette cannelée, dentée comme une crémaillère, qui accroche la lumière à chaque facette. Et ce cadran gris taupe, brossé en rayons depuis le centre, où deux mots suffisent à comprendre ce qui se joue ici : Lebond, Norman Foster.
L'architecte britannique, celui du Gherkin à Londres, du viaduc de Millau, du nouveau siège d'Apple en Californie, signe sa première montre. Pas un prête-nom apposé sur un produit déjà pensé par d'autres : selon les informations relayées par Dezeen, Foster a conçu cette pièce avec la marque suisse Lebond en appliquant les mêmes méthodes que pour un bâtiment. Proportion, structure, fonction avant ornement. Une discipline qu'il revendique lui-même comme identique, qu'il s'agisse d'élever une tour ou de loger un mouvement mécanique dans quarante millimètres de métal.
On le sent au dessin du cadran. Aucune fioriture, aucun chiffre superflu. Des index fins, des aiguilles bâton qui tranchent net sur le fond sunray, une date logée discrètement à 6 heures sans perturber l'équilibre de l'ensemble. La lunette, elle, porte ce crantage presque industriel qui évoque davantage un instrument de mesure qu'un bijou. On pense à une façade dont chaque élément a une raison d'être, où rien ne flotte, où rien n'est décoratif par défaut. Foster a souvent expliqué qu'un bâtiment réussi ne cache pas sa structure, il la révèle avec élégance. La montre semble répondre au même cahier des charges : le bracelet se fond dans la carrure sans jointure visible, la couronne vissée affleure le boîtier, le fermoir déployant gravé du nom de la marque referme l'ensemble comme on referme une charnière de précision.
Le choix de Lebond, marque suisse encore peu connue du grand public, n'est pas anodin. Plutôt qu'une collaboration tapageuse avec une maison horlogère centenaire, Foster semble avoir préféré un terrain plus libre, où l'architecture pouvait imposer son vocabulaire sans concession à l'héritage d'une manufacture. Le résultat porte cette monochromie assumée, ce refus du contraste facile, cette économie de moyens qui caractérise une grande partie de son œuvre bâtie. Rien ne crie, tout se tient.
Reste une question, presque philosophique, que pose ce genre de croisement entre deux disciplines qui partagent finalement plus qu'on ne le croit : la gestion du temps, de l'espace, de la lumière. Un architecte qui dessine une montre ne fait peut-être que changer d'échelle. Passer du plan de masse au cadran de quelques centimètres, sans changer de regard. On imagine Foster penché sur ce boîtier avec la même exigence que devant une coupe de bâtiment, cherchant l'angle juste, l'épaisseur minimale, le geste qui ne se remarque pas mais qui change tout. La presse horlogère généraliste n'a pas encore eu le temps de s'en saisir. Elle le fera. En attendant, la pièce fait déjà ce que seuls font les objets bien pensés : elle impose sa propre évidence, sans avoir besoin qu'on lui explique pourquoi.
Photo : Lebond Watches