À Berlin, l'orthodontie apprend les manières de la boutique
LIFESTYLE
L'Édito Magazine
Jaune pâle sur les murs, comme une couleur empruntée à la soie plutôt qu'au linoléum des salles d'attente.
Jaune pâle sur les murs, comme une couleur empruntée à la soie plutôt qu'au linoléum des salles d'attente. Un manteau noir pend à un portant métallique fin, suspendu à mi-hauteur, presque hors contexte. Au fond, un comptoir en acier brossé se dresse comme on dresse un accueil chez un joaillier plutôt que dans un cabinet médical. On pourrait se croire dans une boutique de prêt-à-porter scandinave, un showroom de parfums de niche, une maison d'édition de meubles contemporains. On est chez l'orthodontiste.
À Berlin, l'agence Batek Architekten a conçu les espaces de la clinique HEY en empruntant très largement au vocabulaire du retail design. Jaune pastel, argent mat, plans de travail en acier, panneaux de bois clair qui rythment les circulations : la palette ressemble à celle d'un flagship plutôt qu'à celle d'un lieu de soin. Le plafond garde une trace de l'existant, poutraison apparente, câblages visibles, mais une ligne lumineuse continue, suspendue, vient redessiner l'espace avec la rigueur d'une signalétique de marque.
Le choix n'est pas anodin. L'orthodontie, comme beaucoup de spécialités médicales, a longtemps vécu dans l'esthétique du blanc clinique et du chrome froid, celle qui rassure par la neutralité plutôt que par le désir. Batek Architekten renverse la proposition : au lieu de dissimuler l'acte médical derrière une sobriété austère, les architectes le mettent en scène avec les codes qu'on réserve d'ordinaire aux maisons de luxe. Un portant pour accrocher un manteau, comme dans une cabine d'essayage. Un comptoir d'accueil pensé comme un meuble sculptural, pas comme un bureau administratif. Des matières qui captent la lumière plutôt que de la renvoyer platement.
Cette manière de traiter le soin comme une expérience sensorielle n'a rien de totalement inédit, les spas et les cliniques esthétiques haut de gamme l'explorent depuis plusieurs années déjà. Mais l'appliquer à l'orthodontie, discipline encore associée à l'enfance, aux bagues métalliques et aux salles d'attente patientées, relève d'un geste plus radical. Le cabinet berlinois devient alors un cas d'école, celui d'un secteur entier, la santé du quotidien, qui commence à regarder du côté du design d'expérience pour redéfinir ce que signifie être reçu, attendu, soigné.
Il faudra sans doute quelques années avant que ce vocabulaire ne se généralise, avant que les cabinets de quartier n'empruntent eux aussi le jaune pastel et l'acier mat pour habiller leurs salles d'attente. Pour l'instant, à Berlin, un comptoir en inox et un manteau noir suspendu racontent à eux seuls ce basculement : le soin peut désormais se désirer comme on désire une adresse.
Photo : Batek Architekten