Une main pleine de terre, un flacon plein de mémoire
BEAUTÉ
L'Édito Magazine
Entre terre ocre et place Vendôme, Denim Tears signe avec Comme des Garçons un parfum qui porte une mémoire.
Une paume s'ouvre au-dessus d'une terre ocre, laissant filer entre les doigts une poussière couleur de sable. L'image qui accompagne l'annonce ne montre ni podium ni mannequin. Juste une main, une terre craquelée, un geste presque agricole, presque religieux. C'est par cette scène, dépouillée de tout artifice de mode, que Denim Tears choisit d'entrer en parfumerie.
Le label streetwear fondé par Tremaine Emory, culte pour son motif de fleur de coton qui parcourt depuis des années ses denims et ses pièces d'archive, signe sa toute première fragrance. La collaboration se fait avec Comme des Garçons Parfums, maison qui a construit sa légende sur l'art de faire du parfum un objet de pensée autant qu'un objet de désir. Le rapprochement a quelque chose d'évident une fois qu'on l'a vu : deux vestiaires de la radicalité, l'un né dans le denim et la mémoire du Sud américain, l'autre dans les laboratoires les plus expérimentaux de la parfumerie contemporaine, se retrouvent sur un même flacon.
Ce flacon s'appelle TEARS. Capsule dorée, verre carré, étiquette jaune sur laquelle s'épanouit une fleur de coton dessinée à l'ancienne, presque botanique, comme tirée d'une planche d'herbier du dix-neuvième siècle. Un contenu de 50 ml, une adresse imprimée en petits caractères au bas de l'étiquette, 16 place Vendôme, Paris. La juxtaposition ne doit rien au hasard. D'un côté l'un des symboles les plus chargés de l'histoire du travail forcé aux États-Unis, la fleur de coton que Denim Tears a fait de son emblème pour ne jamais laisser oublier d'où vient le tissu qu'on porte. De l'autre, l'adresse la plus vendômienne qui soit, celle où se pèsent les diamants et où se signent les parfums qui font autorité. Entre les deux, un mot, TEARS, qui peut se lire comme les larmes ou comme les déchirures, celles du coton qu'on arrache, celles d'une histoire qu'on refuse de romantiser.
On ne sait pas encore ce que sent ce parfum. Fragrantica, qui a révélé l'information, ne détaille pas la pyramide olfactive, et il faudra attendre pour savoir si le jus tient la promesse du flacon. Mais la grammaire visuelle, elle, est déjà là, entière, et elle raconte à elle seule ce que cette collaboration a de singulier dans le paysage saturé des collabs de mode. Là où tant de rapprochements entre maisons de luxe et labels streetwear se contentent d'un logo apposé sur un packaging, Denim Tears et Comme des Garçons semblent avoir voulu faire d'un flacon un objet de récit. Pas une capsule décorative. Une pièce qui porte, jusque dans son étiquette, une mémoire.
Reste à sentir ce que cette mémoire dégage une fois vaporisée sur la peau. La terre qu'on voit filer entre les doigts sur le visuel promet quelque chose de brut, de minéral peut-être, loin des sillages sucrés qui saturent les rayons. On attend de le vérifier, un flacon à la main, place Vendôme ou ailleurs.
Photo : © Fragrantica