Pauline Dujancourt, une couture française qui a pris le large
MODE
L'Édito Magazine
Formée à Paris, installée à Londres, elle fait de la dentelle une architecture et des larmes un langage de couture.
Certaines robes ne rentrent dans aucune case, et c'est peut-être pour cela qu'on les remarque. Chez Pauline Dujancourt, la matière semble toujours sur le point de se dérober, de fuir la forme qu'on veut lui donner. On pense à une dentelle qui aurait grandi trop vite, à un crochet tiré jusqu'à devenir architecture. C'est ce vocabulaire, fragile en apparence et redoutablement construit dans les faits, qui a défilé à Londres en septembre sous un titre emprunté à Fassbinder : « The Bitter Tears ».
Il faut d'abord rappeler d'où vient l'attention. Le 1er juillet, dans les jardins du ministère de la Culture, le jury de l'ANDAM présidé par Alexandre Mattiussi lui remettait le Prix Spécial, doté de 100 000 euros, le soir même où Marie Adam-Leenaerdt décrochait le Grand Prix. L'ANDAM, qui accompagne depuis plus de trente ans les créateurs les plus prometteurs de la scène française, ne récompense pas un coup de crayon isolé mais une trajectoire. Et celle de Pauline Dujancourt a ceci de particulier qu'elle s'est construite loin de Paris : formée à l'école Duperré, passée par un master de maille au Royal College of Art, elle a installé sa maison à Londres, là où une scène indépendante laisse encore de la place à ce qui résiste à la définition trop rapide. Une Française que l'institution française couronne sans qu'elle ait besoin de rentrer.
La collection printemps-été 2027 vient de dire ce que ce prix avait pressenti. Inspirée des « Larmes amères de Petra von Kant », la pièce de 1972 sur l'obsession et le désir, elle traite les larmes comme un langage du sentiment plutôt que de la faiblesse, et décline sept émotions, du désespoir au soulagement, en autant de matières. Dentelle coupée à la main, crochet, alpaga, organza, tulle, tweed jacquard, dentelle japonaise traversée d'un fil métallique. Des manches fluides, des boléros, des tutus, des découpes asymétriques, dans une palette de rose poudré, de pêche, de bleus, de noir et de blanc. Et pour finir, deux robes portant chacune sept cents fleurs crochetées en alpaga fin, montées sur organza et tulle, quand quatre mille autres, cousues main, tapissaient la scène.
Le travail de matière reste au centre de tout. Chez elle, le fil n'est jamais un simple support, il devient sujet : tricoté, tressé, superposé, il finit par ressembler à une peau seconde, presque organique. Les silhouettes jouent sur des transparences calculées, des volumes qui semblent respirer, des finitions qui rappellent l'exigence d'un atelier plutôt que la rapidité d'un studio de prêt-à-porter. C'est ce langage précis, reconnaissable dès les premières images, qui a convaincu un jury, puis une salle.
Ce qui distingue Pauline Dujancourt de beaucoup de ses contemporains, c'est ce refus tranquille de choisir entre deux identités. Française dans sa formation, dans son rapport à la mode comme discipline exigeante et presque intellectuelle. Londonienne dans son quotidien, dans la manière dont elle a appris à faire exister une marque en dehors des circuits traditionnels. L'ANDAM, en la primant, a reconnu implicitement que la mode française ne se joue plus seulement à Paris ; elle s'exporte, se transforme, se réinvente au contact d'autres villes.
Un prix ne fabrique pas une Maison à lui seul, mais il donne un élan, une fenêtre d'attention que peu de créateurs indépendants obtiennent aussi tôt, et 100 000 euros changent concrètement ce qu'un atelier peut produire. Pauline Dujancourt entre dans cette phase où chaque décision compte double. Paris regarde vers Londres, pour une fois, et attend de voir ce que cette dentelle devenue armure aura encore à dire.
Pauline Dujancourt printemps-été 2027, Londres — © Launchmetrics Spotlight for The Impression