Ridley Scott, l'œil qui n'a jamais cessé de composer
CULTURE
L'Édito Magazine
Une combinaison ignifugée, un casque encore fumant, une silhouette féminine seule dans un vaisseau qui grince de…
Une combinaison ignifugée, un casque encore fumant, une silhouette féminine seule dans un vaisseau qui grince de partout. En 1979, Ripley affronte le noir absolu d'« Alien » et impose, sans un mot de trop, l'idée qu'une héroïne n'a besoin ni d'arme miraculeuse ni de romance pour tenir un film entier sur ses épaules. Ridley Scott a alors quarante et un ans. Il vient tout juste de quitter la publicité britannique pour le cinéma, et personne, à l'époque, ne devine qu'il façonnera près de trente films en cinquante ans de carrière.
Le dernier est en salles depuis le 26 août. « The Dog Stars », adapté du roman de Peter Heller « La Constellation du chien », suit Hig, un pilote joué par Jacob Elordi, qui survit avec son chien et un ancien marine, Josh Brolin, sur une base aérienne abandonnée du Colorado, après qu'une pandémie sans nom a vidé l'Amérique. Un jour, une voix passe sur la radio de son Cessna de 1956, et l'espoir d'une vie meilleure se met à exister. Margaret Qualley et Guy Pearce complètent l'affiche. Deux heures de ciel immense, d'herbes hautes et de lumière rasante, soit exactement la matière première du cinéaste.
Car c'est toujours un peu injuste de classer Ridley Scott, tant l'homme a multiplié les genres sans jamais se répéter : science-fiction, film de guerre, péplum, biopic criminel, drame féministe, comédie de dynastie milliardaire avec « House of Gucci ». On y range forcément « Blade Runner » et son néon dilué dans la pluie de Los Angeles, « Gladiator » et la poussière dorée du Colisée reconstitué, « Thelma & Louise » et sa Ford décapotable suspendue au bord du Grand Canyon dans un dernier plan devenu manifeste. Trois films, trois décennies, trois manières radicalement différentes de filmer, et pourtant une même signature reconnaissable entre mille : cette lumière qui vient toujours de biais, jamais de face, comme si le cinéaste refusait le confort d'un éclairage frontal.
C'est là que se joue le vrai sujet, au-delà du palmarès. Ridley Scott a été formé à la peinture et au graphisme avant l'image animée, au Royal College of Art, et ça se voit dans chaque cadre : ses compositions ressemblent à des tableaux flamands où la brume, la fumée, la poussière remplacent le clair-obscur classique. Il compose ses plans larges avant de penser au récit, dit-on souvent de lui, et cette hiérarchie inversée, l'image d'abord, l'histoire ensuite, explique pourquoi certains de ses films divisent la critique sur le scénario tout en s'imposant, des décennies après, comme des références visuelles absolues. « American Gangster » tient sur cette tension. « Seul sur Mars » aussi, malgré son sujet presque scolaire. « The Dog Stars », que la critique a reçu avec plus de tiédeur que son acteur principal, n'y échappe pas.
Il faut aussi rappeler ce que Ripley et Thelma ont changé pour de bon. Avant elles, l'héroïne d'action ou de road movie existait rarement sans un homme pour la sauver ou la désirer à l'écran. Scott a filmé des femmes qui tirent, qui conduisent, qui décident, sans jamais les transformer en symboles creux ni en simples miroirs du regard masculin. C'est un féminisme de cinéaste, pas de discours, qui se loge dans un geste, une posture, un silence tenu une seconde de trop.
À quatre-vingt-huit ans, l'homme tourne encore comme s'il avait toujours quelque chose à prouver. Peut-être que le vrai classement, ce n'est pas les dix films qu'on retient, mais les dix façons dont il a refusé de vieillir dans le même genre.
Jacob Elordi dans The Dog Stars de Ridley Scott — © 2026 20th Century Studios