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Le noir du charbon, l'or des Molières

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Sacrée par ses pairs, la fresque minière de Jean-Philippe Daguerre enflamme le Théâtre Saint-Georges avant la ruée du…

Le noir du charbon, l'or des Molières

Sur la photo, ils sont onze, serrés les uns contre les autres devant un mur immaculé où se répète, en médaillon doré, le profil de Molière. Costumes noirs, robe blanche froissée comme un tissu d'atelier, veste de cuir sombre glissée sur les épaules d'une comédienne au sourire encore un peu incrédule : la troupe de « Du charbon dans les veines » vient de décrocher cinq Molières, et ça se lit sur les visages plus que sur les statuettes, restées quelque part dans les coulisses dorées du théâtre.

La pièce, signée Jean-Philippe Daguerre, raconte une ville minière en 1958, un territoire, une époque, une communauté suspendue au rythme des galeries et des sirènes d'usine. Fresque sociale au sens plein du terme : pas une reconstitution sage, mais un texte qui va chercher dans la mémoire ouvrière quelque chose que le théâtre contemporain oublie trop souvent de raconter avec ce sérieux-là.

Cinq Molières en 2025, ce n'est pas un détail de saison. C'est la profession elle-même, les comédiens qui votent pour d'autres comédiens, les metteurs en scène qui jugent d'autres mises en scène, qui a choisi de couronner ce texte, cette distribution, ce geste de mise en scène capable de transformer une salle en fond de mine sans qu'un seul wagonnet ne monte jamais sur le plateau. Le théâtre populaire, quand il est bien fait, n'a besoin de rien d'autre qu'un texte qui tient et d'acteurs qui y croient corps et âme.

La pièce a repris le 15 septembre au Théâtre Saint-Georges, dans le 9e, et reste à l'affiche jusqu'au 20 décembre. Le premier week-end de reprise est passé, les salles se remplissent, et ce qui se joue maintenant, avant que les habitués des salles exigeantes ne s'en emparent tous, c'est une occasion rare : voir une pièce déjà validée par ses pairs, un moment où la reconnaissance institutionnelle précède l'engouement du public plutôt qu'elle ne le suit. D'ordinaire, c'est l'inverse : le bouche-à-oreille fabrique le succès, puis vient la cérémonie qui l'entérine. Ici, l'ordre s'est renversé, et c'est peut-être la meilleure raison d'y courir sans attendre que tout le monde en parle.

Sur la photo encore, quelqu'un porte des baskets blanches sous un costume sombre, détail qui résume à lui seul le théâtre populaire à la française : sérieux dans le propos, jamais compassé dans la forme. On imagine la scène résonner du souffle des ouvriers qu'elle fait revivre, la poussière noire suggérée plutôt que montrée, les voix qui portent une colère de 1958 jusqu'à une salle de 2025 sans qu'un mot ne sonne faux.

Reste une question, qu'on se pose en sortant dans la rue Saint-Georges : combien de temps une salle peut-elle continuer à faire vivre une ville qui n'existe plus que dans la mémoire de ceux qui l'ont connue. Jusqu'au 20 décembre, au moins.

Photo : © Philippine / Sortiraparis

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