Le luxe a retrouvé l'appétit
MODE
L'Édito Magazine
Un liquide rose pêche, presque comestible, enfermé dans un flacon aux arêtes nettes comme un bonbon taillé dans le…
Un liquide rose pêche, presque comestible, enfermé dans un flacon aux arêtes nettes comme un bonbon taillé dans le verre. Autour, du marbre noir veiné de blanc, une plaque dorée frappée d'une abeille, et ce nom posé en lettres capitales sur fond laqué : Fève Gourmande. Guerlain n'a pas choisi ce mot par hasard. La fève tonka, chaude et sucrée, amande et vanille mêlées, s'impose ici comme un parti pris olfactif assumé, loin des sillages floraux qui ont longtemps dicté la grammaire de la haute parfumerie.
Et Guerlain n'est pas seule sur ce terrain. FashionNetwork le relevait récemment : Gisou, la marque de soins capillaires fondée sur le miel, Rag & Bone, maison new-yorkaise plutôt connue pour son vestiaire urbain sans fioritures, et Jod convergent au même moment vers cet imaginaire du sucré, du nourrissant, du réconfortant. Quatre signatures, quatre univers de départ très différents (parfumerie patrimoniale, beauté capillaire, mode contemporaine), qui se retrouvent sur une même note de fond. Ce genre de coïncidence n'en est jamais vraiment une dans l'industrie du luxe. Quand plusieurs maisons sans lien apparent empruntent le même chemin sensoriel à quelques semaines d'intervalle, c'est qu'un désir collectif est en train de se former, quelque part entre les laboratoires de création et les études de tendances que personne ne publie jamais.
La gourmandise n'est pas un territoire neuf en beauté. Elle a toujours existé en filigrane, du gâteau d'anniversaire évoqué par certains jus iconiques aux textures crémeuses du maquillage. Mais elle revient aujourd'hui avec une intention différente : moins décorative, plus incarnée. On ne cherche plus seulement à sentir bon, on cherche à évoquer un geste, une mémoire, une sensation presque régressive. La fève tonka de Guerlain convoque l'enfance et le dessert autant que la sophistication du parfum. Le miel signé Gisou renvoie à une matière brute, artisanale, presque nourricière pour la peau et les cheveux. Chez Rag & Bone, la gourmandise s'infiltre dans une maison qui a construit son identité sur la rigueur, preuve que même les vestiaires les plus sobres cèdent à cette tentation sensorielle.
Ce virage dit quelque chose du moment que traverse le luxe. Après des années de minimalisme revendiqué, de blanc immaculé et de logos effacés, les marques cherchent visiblement à réintroduire du plaisir sans détour, une sensualité presque enfantine qui tranche avec la froideur clinique de certaines campagnes récentes. La gourmandise devient un langage commun entre des univers qui, sur le papier, n'avaient rien à se dire. C'est aussi une manière habile de contourner la sophistication parfois intimidante de la haute parfumerie ou de la mode de créateurs : on propose un sillage, une texture, une couleur qui parlent au corps avant de parler à l'intellect.
Reste à savoir si ce pattern deviendra une véritable tendance de fond, actée par les prochaines collections et les prochains lancements, ou s'il restera une parenthèse sensorielle, le temps d'une saison où les maisons ont eu, toutes en même temps, envie de sucré.
Photo : DR