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Elles ont enfilé la redingote de leurs pères, et personne ne leur a pardonné

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Quand porter un pantalon relevait du délit : l'histoire méconnue des femmes qui ont osé s'habiller en hommes.

Elles ont enfilé la redingote de leurs pères, et personne ne leur a pardonné

Une cravate nouée un peu trop serrée. Un col dur qui griffe la nuque. Une veste cintrée jusqu'à la taille, coupée pour épouser un corps qu'elle n'était pas censée habiller. Au XIXe siècle, ce vestiaire appartenait strictement aux hommes, et le porter relevait, pour une femme, d'un délit presque littéral : la loi française interdisait depuis 1800 aux Parisiennes de s'habiller « en homme » sans autorisation préfectorale. Le texte est resté en vigueur, sur le papier, jusqu'en 2013. C'est ce paradoxe, entre interdit légal et désir irrépressible, que l'exposition « Un vestiaire à soi » choisit de raconter.

Le pari est modeste dans sa forme et ambitieux dans son fond : montrer comment, sous les jupons et les baleines de corset, certaines femmes du XIXe siècle ont saisi les codes vestimentaires masculins pour s'en faire une arme discrète. Pantalon, redingote, gilet, chapeau haut de forme : autant de pièces volées au vestiaire d'en face, portées non pas pour se déguiser en homme, mais pour échapper, l'espace d'une silhouette, à ce que leur époque attendait d'elles. On pense inévitablement à George Sand et à ses tenues d'homme arpentant Paris, exception devenue symbole. Mais l'exposition élargit le geste : ces féminités dissidentes ne sont pas seulement des figures de légende, elles traversent aussi des vies plus anonymes, celles de femmes qui ont simplement voulu marcher, monter à cheval, travailler ou circuler sans la contrainte du vêtement genré.

Ce qui rend le sujet précieux pour une lectrice ou un lecteur d'aujourd'hui, c'est justement sa modernité rétrospective. Le vestiaire masculin détourné au XIXe siècle préfigure, sans le savoir, tout un pan de l'histoire de la mode du siècle suivant : Chanel qui emprunte le tweed et le cardigan à l'armoire de ses amants, Saint Laurent qui invente le smoking pour femme en 1966. L'exposition ne prétend pas établir une filiation directe et documentée entre ces gestes, mais elle donne à voir la matrice d'un même désir : celui de s'approprier le pouvoir symbolique attaché à un vêtement, plutôt que sa seule coupe.

Le parcours s'attache aussi à la matière, aux techniques de coupe de l'époque, ces redingotes qui devaient être reprises, cintrées, retravaillées pour épouser des silhouettes que les patrons masculins n'avaient jamais anticipées. Ce travail d'ajustement, souvent invisible, raconte à lui seul une histoire de patience et de contournement : il fallait bien que quelqu'un, dans l'ombre d'un atelier, accepte de trahir un peu les règles pour que le vêtement tienne sur un corps qui n'était pas prévu au dessin.

L'angle est encore peu emprunté par la presse mode traditionnelle, plus habituée à couvrir les podiums contemporains qu'à remonter le fil d'une histoire vestimentaire genrée vieille de deux siècles. C'est là que se niche l'intérêt du sujet : dans ce que l'histoire du vêtement raconte, en creux, des rapports de force entre les sexes, bien avant que la mode ne s'en empare comme d'un discours assumé.

On sort de là avec une question qui colle à la peau plus longtemps qu'on ne l'aurait cru : combien de vêtements portons-nous encore aujourd'hui sans savoir qu'ils furent, un jour, un interdit à transgresser.

Photo : © Lesbian Herstory Archives, New York / Palais Galliera – Paris Musées

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