À Florence, le chocolat trouve enfin son parfumeur
BEAUTÉ
L'Édito Magazine
À Florence, le cacao s'impose comme la nouvelle obsession olfactive des nez de la parfumerie de niche.
Sous les voûtes de la Fortezza da Basso, une odeur tenace flottait entre les stands cette année : celle du cacao brûlé, de la fève torréfiée, du beurre de cacao presque animal. Pitti Fragranze, le salon florentin qui fait et défait les réputations de la parfumerie de niche, a consacré en septembre dernier une tendance que les initiés observaient déjà monter depuis plusieurs saisons. Le chocolat, longtemps relégué au rang de note gourmande facile, s'est imposé comme la grande idée olfactive du moment.
Jusqu'ici, la gourmandise en parfumerie se résumait souvent à un raccourci : caramel, vanille, sucre blanc, le tout servi avec la retenue d'un dessert industriel. Ce que les nez présents à Florence ont proposé relève d'une tout autre ambition. Le cacao y est traité comme une matière noble, presque minérale, qu'on travaille dans ses nuances amères, terreuses, fumées. On y retrouve la complexité d'un grand cru plutôt que la rondeur d'une tablette. Les parfumeurs interrogés par Fragrantica évoquent un chocolat qui ne cherche plus à flatter mais à troubler, avec des accords qui frôlent le cuir, la terre humide, parfois même une pointe de tabac froid.
Cette approche change la nature même du pari. En haute parfumerie, le sucré se maîtrise comme un langage à part, capable de verser dans le lourd ou le mièvre au moindre écart de dosage. Travailler le chocolat sans céder à la confiserie suppose un geste technique précis : isoler les molécules amères de la fève, jouer sur la torréfaction comme on jouerait sur un bois noble, construire une architecture olfactive qui tient debout sans l'appui du sucre. C'est un exercice de styliste plus que de pâtissier, et les maisons présentes à Pitti l'ont visiblement compris.
Le choix du lieu n'est pas anodin. Pitti Fragranze fonctionne depuis des années comme un laboratoire d'idées pour la parfumerie indépendante, un endroit où les tendances se forment avant de descendre, des années plus tard parfois, vers les flacons plus accessibles. Ce qui s'y montre aujourd'hui en petite série, dans des compositions pointues réservées à un public averti, finit presque toujours par irriguer des gammes plus larges. Le chocolat olfactif, encore confidentiel, a toutes les chances de suivre ce chemin.
Reste à savoir ce que cette matière va devenir une fois sortie du cercle fermé des parfumeurs de niche. L'histoire récente de la parfumerie montre que les idées nées dans ces salons professionnels se simplifient souvent en traversant les circuits de distribution plus larges, perdant au passage leurs aspérités les plus intéressantes. Le risque, pour le chocolat, serait de retomber dans la facilité gourmande dont les créateurs florentins ont justement cherché à l'extraire.
Pour l'instant, la note reste rare, presque confidentielle, réservée à ceux qui savent où chercher. Un carré de cacao noir fondant lentement sur une peau chaude, sans sucre ajouté. Voilà, peut-être, ce que sentira le luxe dans deux ou trois saisons.
Photo : Monika Grabkowska / Unsplash